18 mai

— La vie et la mort passent l’essentiel de leur temps à jouer
à cache-cache avec nous.
Cette phrase jaillit de ma mémoire alors même qu’un obus
ravage la façade d’un immeuble. Je devrais avoir peur, être
terrorisée, mais non. Pendant une fraction de seconde, je songe
à cette réflexion d’Hassan comme si les mots pouvaient
devenir un refuge face à la barbarie.

***

A suivre…

3 novembre 1915

Le soleil est déjà au zénith dans les rizières de Cu-Phong
lorsqu’une voiture se met à pétarader. Hô lève la tête avec ses
camarades. Son visage est constellé de sueur. Il s’éponge le
front tout en regardant le conducteur manoeuvrer pour se garer
au plus près d’eux.
Le chauffeur ouvre la porte arrière gauche et un Européen
en sort. Il se dirige vers eux puis s’arrête au bord de l’eau.
— Bonjour messieurs, dit-il en plaçant ses mains en portevoix,
réunion ce soir à dix-neuf heures dans la salle des fêtes !
Présence obligatoire de tous les travailleurs. L’Intendant
Général des colonies aura une communication de la plus haute
importance à vous faire !
Tous les Tonkinois se regardent tandis que l’Européen
rentre dans sa voiture sans en dire plus. Le véhicule démarre et
s’éloigne en laissant derrière lui une fumée grise.
— Que se passe-t-il Hô ? Pourquoi nous convoquent-ils ?

A suivre…

22 mai 2012

La voiture s’engage prudemment sur la droite. Je tente de
trouver la position la moins inconfortable possible. L’angoisse
semble décupler la douleur à ma jambe tandis qu’une tension
palpable règne dans le véhicule. Aucun d’entre nous n’ose
rompre le silence, comme si les snipers pouvaient repérer un
murmure. Jamais autant qu’aujourd’hui, je ne me suis sentie
aussi vulnérable, peut-être parce que je n’ai jamais vécu une
telle incertitude. Cette obscurité recèle des dangers bien plus
dangereux que les monstres nocturnes de mon enfance.
Brusquement, la voiture s’arrête. Chacun d’entre nous se
tait. Les mots sont inutiles alors même que nos yeux scrutent
l’obscurité à la recherche d’un détail anormal que le chauffeur
a repéré.
— Que se passe-t-il ? souffle Abdul qui a du mal à
dissimuler son inquiétude. — Notre homme devrait être là…

A suivre…

11 novembre 1918

Une pluie fine tombe doucement sur le Périgord.
La Dordogne, toute proche, renforce un peu plus cette sensation
d’humidité qui flotte dans l’air depuis déjà plusieurs jours.
D’un seul coup, l’une des sirènes se déclenche sans raison
apparente. Les hommes et les femmes lèvent la tête, se
regardent étonnés, médusés même.
À cet instant, il est onze heures du matin en ce onzième jour
du onzième mois de l’année 1918. Personne ne comprend
vraiment le sens de cette sonnerie qui, en temps normal, est
seulement activée à l’embauche et à la débauche des ouvriers.
Le personnel sort des ateliers de fabrication. Les visages sont
surpris et traversés par les stigmates de l’incompréhension.
Chacun regarde l’autre pour comprendre. Au loin, les cloches
de Bergerac, Cours-de-Pile, Lalinde, Mouleydier, bientôt
rejointes par les cloches de tous les villages environnants,
Saint-Laurent-des-Vignes, Lembras, carillonnent de manière
incompréhensible. Chacun perçoit bientôt leur murmure qui
enfle comme un fleuve en crue.

A suivre…

5 septembre 1939

La période de prison touche à sa fin. Hô va être libéré après
vingt années à purger sa peine. Quelques jours avant sa
libération effective, il a cette conversation avec le directeur de
la prison.
— Vous voyez, j’ai connu les tranchées et j’ai été blessé le
11 novembre 1918. En 1919, j’ai défilé avec mes camarades de
régiment au cri de : Plus jamais ça !
Il marque une pause. Une mouche vole dans la pièce. Elle
décrit des arabesques étonnantes puis termine par quelques
figures géométriques avant de taper frénétiquement sur le
carreau de la fenêtre.
— Plus jamais ça ! hurle-t-il soudain, en tapant du poing
sur la table. Quelle fumisterie ! Ce cri, j’espérais n’avoir plus à
le dire qu’aux détenus qui tentent de s’évader de la prison de
Chanzy.
Il s’arrête à nouveau. Hô ne réagit pas. Le directeur l’a
convoqué quelques minutes auparavant dans son bureau. Il a
d’abord pensé que l’un des employeurs agricoles s’était plaint
de son comportement.
Ou de son travail.
Ou des deux peut-être.
Comment savoir ?
Il comprend à présent qu’il n’en est rien.

A suivre…

4 juin 1958

La foule est compacte, dense, nerveuse même. Elle est là,
comme une baleine échouée sur une plage, encore vivante,
mais incapable de regagner la haute mer. Des dizaines, peutêtre
même des centaines de milliers de gens patientent,
piétinent, trépignent, leurs regards tendus vers un balcon de la
place d’Alger. D’un moment à l’autre, un homme doit
apparaître. Il vient pour prononcer un discours et tous ici, tous
sans exception, sont là pour l’écouter. Ils ne sont pas
véritablement dans l’attente, car ils savent ce qu’ils veulent
entendre. Ils veulent des mots, des mots pour les rassurer, des
mots qui vont dessiner leur avenir. S’il est venu jusqu’à Alger,
s’il a pris la peine de traverser la mer Méditerranée, ce ne peut
être que pour cela. Soudain, cet homme apparaît au balcon et la
foule l’acclame spontanément.

A suivre…